Depuis 2022, l’IA ne provoque pas une apocalypse de l’emploi. Elle fait quelque chose de plus discret et plus corrosif. Elle ralentit les embauches, surtout dans les métiers de bureau exposés, et coupe l’ascenseur social au niveau junior.
Les chiffres commencent à converger. Banque d’Angleterre, Fed de Dallas, FMI. Même diagnostic, même séquence.
Dans les métiers les plus exposés à l’IA, les nouvelles offres d’emploi ont chuté d’environ 40% depuis mi-2022. Deux fois plus que dans les métiers peu exposés. L’écart ne se résorbe pas. Il s’installe.
Ce choc ne passe pas par des licenciements massifs. Il passe par quelque chose de plus froid. On n’embauche plus.
Les jeunes paient l’ajustement
L’IA ne remplace pas encore massivement les seniors. Elle remplace les juniors avant qu’ils n’entrent.
Au Royaume-Uni, à mi-2025, les offres dans les professions exposées à l’IA étaient 5,5% plus faibles que la trajectoire pré-ChatGPT. L’impact est quasi intégralement concentré sur les postes d’entrée de carrière.
Aux États-Unis, la Fed de Dallas observe une baisse de plus de 3 points du taux d’accès à l’emploi des jeunes dans les métiers très exposés. Le phénomène ne correspond pas à un cycle économique classique. C’est un choc technologique.
Traduction simple. Les entreprises gardent leurs équipes expérimentées et automatisent ce qui servait historiquement à former les débutants.
Les recruteurs automatisent pendant que les candidats saturent
Autre angle mort du débat. Le marché du recrutement lui-même est désormais piloté par l’IA.
En 2026, 93% des recruteurs prévoient d’augmenter leur usage d’outils IA. Sourcing, tri, pré-entretiens. Deux tiers veulent automatiser davantage les premières étapes.
Résultat mécanique. Plus de candidats filtrés plus vite, avec des critères plus standardisés, pendant que les jeunes profils essaient de se différencier sur des signaux que les modèles ignorent.
Ironique mais logique. L’IA filtre des candidats formés dans un monde où l’IA n’était pas encore le filtre.
Pas un effondrement. Une reconfiguration brutale des compétences
Les suppressions de postes explicitement attribuées à l’IA existent. Environ 55 000 en 2025, 72 000 depuis 2023 aux États-Unis. Mais elles restent marginales par rapport au volume total de restructurations.
Le vrai signal est ailleurs. Les offres mentionnant l’IA ont augmenté de 134% par rapport à 2020, alors que le marché global est quasi stagnant.
L’IA ne supprime pas le travail. Elle change la définition de l’employabilité, plus vite que les systèmes de formation et de recrutement ne s’adaptent.
Ce que ça implique, concrètement
Pour les jeunes diplômés
• Ne pas se positionner comme “exécutant augmentable”. Mauvais calcul.
• Montrer une capacité à cadrer, arbitrer, contrôler des systèmes automatisés.
• Accumuler des preuves d’usage réel de l’IA, pas des certificats décoratifs.
Pour les RH
• Repenser les parcours juniors. L’automatisation a supprimé l’apprentissage implicite.
• Investir dans des rôles hybrides plutôt que chercher des profils “prêts à l’emploi”.
• Auditer les biais induits par les outils de filtrage IA. Ils existent déjà.
Pour les décideurs
• Le risque n’est pas le chômage de masse.
• Le risque est une génération bloquée à l’entrée du marché du travail, pendant que la productivité augmente ailleurs.